Depuis la nuit des temps, les éruptions terrifient et fascinent l'humanité. Quoi de plus envoûtant en effet qu'une montagne qui se met à vivre, tonnant, lançant des gerbes de feu, crachant des volutes de fumée, vomissant des serpents rougeoyants qui rampent sur ses flancs? Un monstre fabuleux que l'homme tentera d'expliquer au travers de l'animisme, de la mythologie, des religions et, plus tard, de la science. Ici, l'éruption est signe de la colère des dieux. Là, elle est annonciatrice de guerres, de famines ou de naissances.
Pour les Grecs de l'Antiquité, les activités de l'Etna sont dûes à Héphaïstos, le dieu du Feu, qui, à coups de marteau sur l'enclume, dans la fumée et les étincelles, forge sous terre les armes des dieux. Les Romains l'appelleront Vulcain, préférant lui prêter pour demeure les entrailes de Hiera, l'actuelle Vulcano, l'une des îles Eoliennes, qui serait à l'origine du mot volcan.

L'imagination des hommes vivant au pied des volcans actifs n'est pas seulement l'apanage des civilisations méditerranéennes. Celles du Pacifique l'ont aussi inspirée. Ainsi, pour tous les Japonais, le célèbre Fuji-Yama, symbole de pureté et d'éternité, est le royaume de la déesse du Soleil. D'après la légende, ce cône parfait, emblème du Japon, est l'oeuvre d'un géant. Voulant combler le Pacifique, il travailla toute la nuit à remplir des sacs de terre pour les vider dans l'océan. Au petit jour, voyant qu'il n'avait que peu progressé dans son oeuvre titanesque, il abandonna sa tâche et versa sa dernière cargaison sur le Japon, y formant un tas: le Fuji-Yama.

Plus à l'est, au centre du Pacifique, dans l'archipel de Hawaii, règne la déesse Pélé. Originaire de Tahiti, elle en aurait été chassée par sa soeur Namakaokahai à la suite d'une terrible querelle. Sa longue fuite se serait terminée à Hawaii, dans le cratère du Kilauea, le Halemaumau, sa demeure actuelle. Pélé provoque toutes les éruptions de l'île. Très colérique, jalouse, elle ouvre des cratères d'un simple coup de talon et jette des flots de lave sur ses détracteurs. Sa présence est si forte que les Hawaiiens voient son visage dans les fontaines de lave, son corps dans les méandres des coulées et sa danse endiablée dans les gaz qui se consument. Les légendes sur Pélé se rapportent souvent à des éruptions qui ont eu lieu. Ainsi, un jour, la déesse tomba amoureuse de deux chefs de l'est de Hawaii, champion de "holua", la luge hawaiienne utilisée sur des pentes herbeuses. Elle leur apparut sous les traits d'une magnifique princesse et se joignit à eux pour luger. Pélé excellait dans cette discipline. Mais les deux hommes finirent par reconnaître la déesse et s'enfuirent. Furieuse, Pélé frappa le sol du pied. La terre trembla, chauffa, s'ouvrit et vomit d'énormes fleuves de lave. Les deux jeunes Hawaiiens coururent vers la mer, mais ils furent rattrapés par la coulée qui les encercla, et ils périrent, recouverts de lave en fusion. De nos jours encore, on peut voir la colline où, dit-on, ils lugeaient: elle est balafrée d'une rangée de cratères. Le long de la côte Na Puu a Pélé, deux cônes aplatis entourés d'une vaste étendue de lave représentent les corps pétrifiés des infortunés héros. En ces lieux se produit indubitablement une éruption dont les coulées se jettèrent dans la mer, et le contact entre l'eau et la roche en fusion, très explosif, donna naissance aux deux cônes littoraux. Aujourd'hui encore, toute éruption menaçant les habitations entraîne des cérémonies dédiées à Pélé. Des fleurs, des fruits et des bouteilles de gin sont déposés devant les fronts de coulées ou jetés dans le cratère du Halemaumau. Lorqu'en mai 90, une coulée de lave engloutit le village de Kalapana, certains Hawaiiens, en signe de dévotion, laissèrent tous leurs biens dans leur maison; réfrigérateur, télévision, meubles, habits et bibelots, pour satisfaire l'appétit de la déesse.

 

Les histoires d'amour inspirées par les volcans abondent à travers le monde. Ainsi, en Nouvelle-Zélande, deux volcans "hommes" , Taranaki (le mont Egmont) et Ruapehu, tombèrent amoureux de la belle Tongariro (le mont Ngauruhoe), volcan "femme". Taranaki se jetta sur son rival qui, pour se défendre, déversa des gerbes d'eau bouillante puisées dans son lac cratère. L'aggressuer répondit avec des pluies de pierre qui endommagèrent le sommet du cône du Ruapehu. Ce dernier avala sa partie détruite, la fondit et la recracha sur Taranaki qui, brûlé, dut fuir vers la mer pour soigner ses plaies. Vaincu, il se retira loin de son ennemi, formant la vallée de Wanganui. Mais les Maoris, superstitieux, ne vivront ou n'enterreront jamais leurs morts dans l'axe Taranaki-Ruapehu car le combat reprendra un jour...

 

Les volcans "sexués" se rencontrent jusu'au fin fond de l'Akator, au Sahara. Dans les légendes touareg, les dômes et les aiguilles de lave sont des hommes, les plateaux des femmes. Ainsi, Tahararète, une coulée de basalte très allongée, était amoureuse d'Amdjer, un superbe dôme de lave. Mais lIamane, fier piton dressé vers le ciel, était lui aussi épris de Tahararète. Le combat s'engagea. Amdjer reçut la première estocade, mais asséna des coups de sabre à son rival, lui faisant deux profondes blessures, entailles encore visibles aujourd'hui. Ilamane abandonna le combat. Une source jaillit de la blessure d'Amdjer. Peu de temps après, Ilamane tomba amoureux d'une autre coulée, Tahat. Il quitta vivement l'endroit où il se trouvait, laissant un immense cratère derrière lui, et s'installa tout à côté de l'élue de son coeur.

En Tanzanie, les Chaggas affirment que si le somment du Mawenzi est en dents de scie, c'est parce que son voisin, le Kilimandjaro, excédé par ses demandes répétées pour avoir du feu, lui asséna de grands coups de pilon.
Aux Etats-Unis, les Indiens de l'Oregon racontent que la divinité maléfique du Feu vit dans le mont Mazama, et que celle bénéfique de la Neige habite le mont Shasta. Un jour, les dieux sont entrés en conflit. Au terme d'un long et rude combat, le dieu du Feu fut vaincu et décapité. Depuis, signe de sa défaite, un énorme cratère, Crater Lake, le défigure à jamais. D'après les Indiens du Wyoming, "Devils Tower", la Tour du Diable, se serait élevée comme un piston pour sauver sept petites filles poursuivies par un ours. Les prismes verticaux de cette intrusion de lave portent encore les traces de griffures de l'animal.

 

En Indonésie, c'est la religion hindouiste qui dicte le comportement de l'homme vis-à-vis des volvans. Chaque année au Bromo, dans l'est de Java, pourtant musulmane, pendant la fête du Kesodo, des milliers d'Indonésiens accompagnés de prêtres se rassemblent sur la lèvre du cratère Ils y jettent des pièces de monnaie, des fruits, des poules vivantes et, très exceptionnellement, des petites chèvres pour honorer Brama. A Bali, quand, en 1963, le Gunung Agung sortit d'un long sommeil, les Balinais en conclurent aussitôt que les dieux étaient irrités parce que les fidèles n'avaient pas fait assez d'offrandes. A l'époque, une grande fête se déroula dans le temple du Besakih. Malgré les ordres d'évacuation, les prêtres continuèrent d'officier pour tenter d'apaiser la colère des dieux. Mais rien n'y fit. Des coulées de boue et des nuées ardentes dévalèrent les flancs du volcan et tuèrent près de 2 000 personnes.

 

La vénération des divinités volcaniques a même amené certaines civilisations à commettre des sacrifices humains. De véritables holocaustes semblent avoir été perpétré sur certains volcans. Ainsi, en 1638, les Japonais précipitèrent de nombreux chrétiens dans le cratère de l'Unzen-Dake. Lorsque les Espagnols arrivèrent en Amérique Centrale, ils furent horrifiés par les coutumes des Indiens du Nicaragua qui sacrifiaient leurs plus belles vierges dans le lac de lave du Masaya. Plus récemment, en 1879, au Salvador, lors de l'activité sous-lacustre de l'Ilopango, des riverains pensèrent que la sirène qui habitait au fond du lac avait été irritée parce que le gouvernement faisait naviguer une chaloupe à vapeur; ils y jettèrent, pieds et poings liés, un jeune enfant, éspérant ainsi apaiser la divinité.

 

La signification du volcanisme dans la civilisation judéo-chrétienne s'inspire de l'Antiquité et des légendes ancestrales, en privilégiant l'aspect infernal. Dans la Bible, Yahvéh, dieu des Hébreux, apparaît comme un volcan en pleine activité: "Une fumée montait de ses narines et un feu dévorant sortait de sa bouche; il en jaillissait des charbons embrasés...". Dans le monde chrétien, on racontait les histoires les plus horribles à propos de l'éruption du Hekla, en Islande, en 1104. Etait-ce la bouche de l'Enfer ? C'est en tout cas la rumeur que firent circuler les moines cisterciens. Quoi de plus efficace en effet, pour apeurer les hérétiques, que de leur montrer à quoi ressmble cet Enfer auquel ils refusent si obstinément de croire! C'est à l'Etna et au Vésuve que christianisme et volcanisme s'imbriquent le mieux. Les saints patrons, protecteurs des cités, seraient seuls capables d'arrêter les éruptions menaçantes. Sainte Agathe protège Catane, en Sicile. Saint Janvier, lui, règne sur Naples. En 1971, sur l'Etna, les villageois de San Alfio allèrent en procession jusqu'au front de coulée, priant et chantant des cantiques à la gloire du Seigneur. Portant les reliques de leur saint patron, ils s'agenouillèrent devant les gros blocs de lave en fusion et leur curé implora le Ciel de les épargner, eux ainsi que leurs habitations. Ce qui fut fait... A Naples, saint Janvier est associé au Vésuve depuis 472. Toute grosse éruption du volcan entraîne obligatoirement une procession religieuse avec les reliques du saint, à tel point que le registre où sont consignées toutes ces sorties permit au célèbre volcanologue sir William Hamilton (1730-1803) de compléter la liste chronologique des activités du volcan! Ces cérémonies d'intercession déplaçaient alors de telles foules que les Napolitains parlaient de "lava di gente" (courants de gens) qu'ils comparaient aux fleuves ignés du Vésuve. Aujourd'hui, le clergé catholique n'associe plus l'Enfer aux volcans, mais, au prochain réveil du Vésuve, la statue de saint Janvier refera certainement son apparition.

 

Katia Krafft raconte: "De nos jours encore, si les cultes anciens sont de précieuses sources de renseignements pour l'historien, les divinités volcaniques restent des concurrentes redoutables pour les volcanologues de terrain qui se soucient du sort des populations menacées, celles-ci préférant souvent écouter la voix des oracles. D'ailleurs, je soupçonne les experts scientifiques de ne pas échapper aux sortilèges. Ne sont-ils pas tous amoureux de Pélé, la belle déesse hawaiienne ?"